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La tragédie de l’Espagne / Dissidences, novembre 2006

Rudolf ROCKER, La tragédie de l’Espagne , Paris, Ed. CNT, 2006

Rudolf Rocker, d’origine allemande, est un des dirigeants du mouvement libertaire durant l’entre deux guerres. Dirigeant de l’AIT, il connut l’exil dès avant la première guerre mondiale. Lorsqu’il écrit cette brochure, dont c’est la première traduction française, il réside aux Etats-Unis. Ce texte n’est donc pas une relation directe des événements espagnols par un témoin, mais une analyse politique, basée sur la documentation disponible (essentiellement la presse, dans toute sa variété). Cet éloignement géographique des lieux de l’affrontement n’empêche un ton assez dramatique et passionné. En fait, l’angle d’attaque de la question espagnole que retient Rocker est celui d’une analyse géostratégique/géopolique des forces en présence.

A partir d’un premier chapitre qui ne dépareillerait pas dans un manuel d’analyse matérialiste, il montre le rôle des capitaux étrangers, en premier lieu anglais, dans le fonctionnement de l’économie espagnole. Ce sont ces investissements qui expliquent la réticence, pour le moins, de l’Angleterre à soutenir les forces républicaines, ses capitaux étant susceptibles d’être mieux défendus par les forces rebelles. La France du Front populaire s’est alignée sur la position anglaise. De l’autre côté, l’URSS stalinienne s’engage en Espagne au nom de la défense de son propre territoire qui serait menacé par une victoire des forces franquistes. Le sort de la République espagnole se trouve en fait dans les mains de puissances étrangères (un chapitre s’intitule « Sous le fouet des puissances étrangères »). Face à ces soutiens, la dynamique révolutionnaire, incarnée par la CNT (et dans une moindre mesure par le POUM), apparaît bien isolée (d’où le titre, « La tragédie de l’Espagne »). La politique de cette dernière, magnifiée et un tantinet acritique (selon Rocker les communautés paysannes se seraient rangées avec enthousiasme à la politique de collectivisation des terres, ce qui ne correspond pas à la réalité) souffre d’attaques contre-révolutionnaires des républicains-staliniens. C’est en particulier le cas en ce qui concerne les collectivisations agricoles, systématiquement remises en question et de l’armement du front aragonais, tenu par les milices de la CNT, mais sans aucun armement lourd fournis par Moscou, contraignant les anarchistes à l’immobilisme. A cette situation se surajoutent les événements de Mai en Catalogne (la brochure est écrite quelques mois après), véritable tournant contre-révolutionnaire. L’analyse de Rocker emprunte celle de la CNT-FAI, sans véritable critique : à Barcelone, il fallait céder aux républicains car sinon cela impliquait de s’emparer du pouvoir, ainsi qu’il l’écrit en toutes lettres (Les brigades de la CNT « étaient prêtes à porter assistance sur-le-champ à leurs camarades bassement trahis. Le Comité national de la CNT les a empêchés, ce qui n’était certainement pas la conduite d’hommes ayant le dessein de renverser le gouvernement et de s’emparer du pouvoir et de le garder pour eux seuls », p. 102.).
A l’instar d’autres dirigeants anarchistes, ainsi Emma Goldman, Rocker retient ses critiques à l’égard de la politique mise en œuvre par la CNT. On peut comprendre la difficulté à faire la leçon depuis New York à l’égard des forces engagées dans une bataille sanglante. Il n’empêche que de cacher les divergences n’apparaît pas comme la meilleure des stratégies si l’on songe que durant de nombreuses années, la CNT (une partie d’entre elle tout au moins) a continué à siéger dans le gouvernement républicain en exil, avec les forces politiques qui ont conduit à la défaite de la République en provoquant la contre-révolution intérieure.
Georges Ubbiali, Dissidences, novembre 2006.