Écrite à chaud, cette analyse géopolitique d’excellente tenue méritait d’être tirée de l’oubli. C’est aujourd’hui chose faite, et pour la première fois en langue française, grâce aux Éditions CNT-RP. Elle est donnée, ici, dans une traduction de Jacqueline Soubrier et accompagnée d’un avant-propos tout à fait éclairant de Miguel Chueca.
C’est en 1937, alors qu’il réside aux États-Unis, que Rudolf Rocker rédige, dans l’urgence, cette brève étude sur le conflit espagnol, dont l’objectif premier est de contrebalancer la propagande hostile aux anarchistes distillée par la presse américaine, tant conservatrice que libérale. Sortie en anglais en octobre, The Tragedy of Spain paraîtra peu après en allemand, en yiddish et en espagnol.
Plus que par sa défense et illustration de l’anarcho-syndicalisme espagnol, figures obligées d’un exercice didactique, le texte de Rocker vaut, aujourd’hui, par sa capacité à sortir du discours lacrymal de l’époque pour saisir, en son temps, les enjeux internationaux d’une guerre où s’affrontèrent les deux totalitarismes dominants. En ce sens, M. Chueca a bien raison d’écrire qu’ « on jugerait sans doute mieux du mérite de l’étude de Rudolf Rocker si on la mettait en regard de ce qu’écrivaient alors, sur le même sujet, ses porte-parole » respectifs. Elle aborde, par ailleurs, des aspects peu évoqués du conflit espagnol, comme le jeu des puissances dites démocratiques ou le rôle des capitaux étrangers.
Malgré quelques erreurs factuelles – signalées en notes par M. Chueca –, le texte, qui démontre, de la part de son auteur, une authentique capacité d’analyse et d’anticipation, a bien résisté aux effets du temps.
A contretemps, numéro 25, janvier 2007.